Texte Libre

 

 

 

 

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Ce que tu vois n'est pas le verre soufflé de tes yeux dormeurs. Le plâtre de pose d'une vie cernée quand l'aube mâchure sous le bandeau, ton regard devenu mousse. Il ne reste rien d'un vernis antique pour rosir tes pommettes saillantes. Rien, sinon le mohair qui calotte mèches et plâtras à des chiffons de pierres endeuillées. Un vieux rideau de peluche, un biscuit mutilé. Et le bois fendu de tes membres mortaisés dont la griffure en creux vient te saigner la nuque. Ce que tu vois n'est pas ce garde-corps qui rambarde tes vieux souvenirs. Juste un manteau de rouille à hauteur d'appui qui lorgne aux carreaux ton sourire lézardé. Comme les intempéries jouant à pigeon vole avec une ombre forgée de toutes pièces. Ce que tu vois n'est que façade. Un mur qui farde quand tu finis de te maquiller les joues à la suie. Un tuffeau drapé d'abandon qui revêt une jupe en popeline et vient se mouler dans le corps articulé d'une Jumeau Triste. Ce sont les lambeaux de ton enfance. Qui lâchent enfin aux débris de peinture, des odeurs de colle et de cire blanche. Entends-tu ici, les cris de joie du poupetier qui t'a vu naître? Rue des remouleurs, toute cette foule gesticulante, bonimenteurs de foire, artistes, cochers de fiacres, d'omnibus ou de tramways tirés par des chevaux? Ces bruits d'ailleurs qui se cognent contre les refends et qui ne sont que solitudes emmaillotées. Le garrot des serments qui suinte toute la noirceur de ton âme.
Tu dessines en mémoire les tuiles d'un larmier. Comme des fontaines de pluie dégouttant les caniveaux du ciel. Comme ces bouches de fumée venues charbonner le rouge corail de tes lèvres muettes. Une cendre bleue sous l'horizon ou encore le ventre calciné des reverbères. Tu dessines en mémoire le manchon d'amiante d'un bec Auer dont le lumignon éclaire faiblement l'atelier. Tu ne peux t'empêcher d'imaginer comme autrefois la flamme qui vacille. Avec l'impression d'entendre à distance le sifflement familier du gaz. Et sous l'éteignoir de ta main furtive, jouer avec la clarté vivante à la façon des lampes sourdes.
De ce monde automate qui jugule la vieillesse, tu ne retiens finalement que les rides. Ces flétrissures, qui par ricochet te rappellent les articulations du temps. Celui qui creuse, ravage et détruit. Où les blocs comme le signe des années s'habillent de poussières.
Alors ce que tu vois, c'est une époque, un jouet, une lumière, à jamais abandonnés...

 

 

Les yeux dormeurs

 

Texte inspiré de cette photo "Abandonnée..."

et proposé par  <JONAVIN > ou http://leofraise.over-blog.com/

Merci

 

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